Avant de se libérer des tabous culturels, la femme n’était considérée que comme un objet, un robot sans intelligence, sans réaction, trop marquée par la crainte pour se défendre. Il lui fallait se taire, accepter son destin, en un mot être soumise…C’était le cas des générations de ma mère et de ma grand-mère.
D’abord au niveau du mariage : jamais un couple ne s’unissait par amour. C’était un péché de fréquenter. La jeune fille ne devait pas connaître son futur. Elle ne le voyait qu’après la nuit du mariage, qu’après la consommation du mariage. Le mariage était fait pour procréer. L’enfant arrivait vite dans l’année sans cela la femme n’était pas bonne pour fonder un foyer et répudiée, renvoyée chez ses parents. Il fallait avoir un enfant dès l’année même du mariage pour avoir une existence sociale.
Les accouchements étaient rudimentaires. Lors de l’accouchement, beaucoup de jeunes mamans décédaient du tétanos par manque d’hygiène. Elles accouchaient accroupies par terre, la jupe descendue jusqu’au sol, car tout le monde assistait, aussi bien la famille que les voisins. J’ai vu mourir une connaissance qui venait d’accoucher de son 6ème enfant, dans le bled en Kabylie.
Il n’y avait pas de crèche. L’école primaire accueille à partir de six ans. Dans la plupart des familles, il n’y avait pas de place pour l’éducation des filles, seuls les garçons étaient admis à l’école. Les parents ont, à la longue, envoyé leurs filles à l’école à condition que les établissements ne soient pas mixtes. On a créé des établissements pour les filles avant de mettre en place l’école obligatoire mixte. Les mamans faisaient réciter les leçons aux enfants quand ils revenaient de l’école. Elles les encourageaient ainsi à ne pas rester dans l’ombre. Les hommes perdaient un peu de leur statut en envoyant leurs enfants, leurs filles à l’école.
Les mamans, le jeudi et le dimanche, initiaient leurs filles aux tâches domestiques, à rouler le couscous, pétrir la galette d’orge ou de blé, traire les vaches, les chèvres, tisser, carder, filer la laine des moutons pour faire des couvertures, des burnous avec des métiers rudimentaires installés dans la chambre, la seule pièce.
A l’adolescence, à 14/15 ans, dès que la poitrine commençait à gonfler, les filles ne devaient plus sortir. Il fallait les marier. C’est la raison pour laquelle les jeunes filles qui commençaient à avoir de la poitrine se la bandaient très serré pour la cacher et conserver un peu de « liberté ». Celle-ci était d’ailleurs très relative. Aucune sortie ne se faisait sans chaperon, toujours un homme derrière. Le père suivait, avec un bâton et gare à celles qui regardaient à droite ou à gauche ! De toute façon, tout l’entourage dénonçait les comportements suspects des jeunes filles : aussi bien les femmes que les hommes.
On lui imposait à mari. Quelques fois battues par l’époux, riche, vieux, jaloux… les femmes se résignaient. Elles ne pouvaient rien dire parce qu’il avait le droit d’avoir 4 femmes à la maison. La religion n’acceptait pas le divorce.
Il fallait vraiment qu’une femme soit très très malheureuse pour demander le divorce. Il y avait parfois des divorces, mais c’étaient les hommes qui le demandaient, jamais les femmes. Ils fixaient les conditions et avaient toujours gain de cause.
Enfin arrivent les années d’ouverture… les femmes ont eu accès à tous les emplois manuels, intellectuels, beaucoup sont devenues enseignantes dans les écoles maternelles, ou vendeuses dans les magasins… Les progrès se sont fait sentir dans tous les domaines…
Des filles éduquées…
La femme algérienne était au foyer, s’occupait du ménage, faisait réciter les leçons. Ma mère était le pilier du foyer.. avait un rôle à l’intérieur de la maison. Mon père était écrivain public, ma mère femme au foyer…
Ma mère m’a éduquée pour être plus libre qu’elle. Je suis née en 1918 en Kabylie… Maman me disait, "il faut aller à l’école ma fille. Il faut travailler si tu veux ta liberté, il faut vraiment être instruite, avoir de la culture. Il ne faut pas rester à la maison. Tous les travaux à la maison, il faut les apprendre mais c’est l’école le plus important." C’est comme ça que j’ai pu être une bonne élève jusqu’au Certificat d’Etudes, avoir ma sixième, rentrer au lycée. Mon père insistait "Je n’ai que deux filles, il faut que je les pousse à devenir quelqu’un." J’ai pu obtenir une bourse pour être pensionnaire en ville, pendant six ans…
Les gens du Bled jasaient sur le fait qu’une fille parte... Qu’est ce qui va lui arriver ? On ne pouvait généralement pas partir seule. Nous étions trois algériennes dans ce grand lycée. Elles ont réussi grâce à leurs parents qui les ont poussées et aux mamans courageuses.
On ne pouvait sortir de la pension qu’aux grandes vacances. J’arrive du bled et ne connaissais pas la ville. J’étais un peu perdue. Comment faire ? Comment faire ? Je me suis habituée grâce à une amie algérienne, Nafissa, qui m’a beaucoup aidée. J’ai eu mon baccalauréat… la délivrance. J’étais libre de sortir sans tabou, sans être critiquée, responsable de ce que j’allais faire
Mon futur mari venait me voir au lycée, en pension. Il m’apportait des fleurs, des gâteaux. Il m’écrivait. Mes parents avaient donné l’autorisation à la directrice pour que ce jeune homme puisse m’écrire.…Ils voulaient nous unir. Nous nous sommes mariés. Mon mari était médecin militaire engagé. Il était au front, Cassino en Italie, prisonnier en Allemagne. Il est rentré démobilisé et a repris son cabinet médical.
A chaque permission, il me collait un enfant… Je deviens plus tard veuve avec six enfants… Je me suis relevée grâce à ma culture. J’ai pu les élever tous grâce à mon travail. Veuve avec un emploi les gens ont cessé de jaser. "Elle travaille pour élever ses gosses." Je suis devenue enseignante dans un lycée français. Mes enfants ont pu faire des études et j’étais heureuse de les voir grandir.
Au moment de la révolution, les élèves algériens allant dans les écoles françaises étaient menacés de mort par les révolutionnaires. Il a fallu que ma fille aînée suive ses études par correspondance. Elle a obtenu le Brevet élémentaire, puis est devenue enseignante. Elle me donnait sa paie pour m’aider à élever ses frères et sœurs. Elle a obtenu le prix Larbalette destiné aux orphelins de médecins méritants. On travaillait toutes les deux pour élever notre petite famille. Mon mari avait souscrit une assurance vie dont une partie m’a aidé à élever ses enfants.
Institutrice pendant l’année, j’ai obtenu par un cousin un poste d’infirmière de colonies de vacances à Anthony pendant les vacances. Je venais avec ses enfants qui faisaient les animateurs de la colonie. Pendant la révolution, j’avais été infirmière chargée de l’hygiène scolaire dans les villages avec un médecin. Les gens voyaient une des leurs, une algérienne. Ils comprenaient mieux. Je parlais la même langue et pouvais expliquer aux parents. Je n’étais pas une étrangère.
Les femmes algériennes revendiquaient mais c’était toujours l’homme qui dominait. Elles travaillent dans la couture et élevaient leurs gosses. Elles ont poussé leurs filles à aller à l’école. Le droit de vote était une avancée, mais on a toujours eu l’impression que les votes étaient tronqués… toujours… Il n’y a pas eu de différence de statut de la femme entre avant et après l’indépendance de l’Algérie. J’ai cru que l’indépendance allait nous donner un pays, une terre, une patrie. Il y eut des revendications féministes mais elles ne nous ont rien donné. Il nous reste à faire beaucoup de choses, à lutter encore….
récit collecté par :
parolesdhommesetdefemmes@orange.fr
Vous pouvez vous procurer l’intégralité des témoignages de femmes dans l’ouvrage réalisé par Frédéric Praud. Il est disponible sous sa version PDF à cette adresse internet :http://www.lettresetmemoires.net/ainees-parisiennes-content-leur-vie-et-leurs-combats-femmes-au-cours-20eme-siecle.htm
ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES