La découverte de la perversité d’un système dictatorial, du communisme roumain.
« Nous, on ne s’en rend pas compte »
Itinéraire de la Roumanie à Paris :
Le témoignage de M. Stanica a réussi à faire comprendre aux élèves à quel point la vie à l’étranger peut être différente de celle qu’ils expérimentent tous les jours en France. En effet, nés dans une société de consommation et de confort, cela leur semble normal, logique, et ils sont interpelés par le regard différent que porte M. Stanica sur la France : « J’attendais en particulier qu’il nous explique ce qu’il a remarqué en premier en arrivant en France car nous, on ne s’en rend pas compte », explique un élève, tandis qu’un autre ajoute « je voulais savoir comment il voyait la France depuis la Roumanie. » Encore une fois et grâce à ce nouvel intervenant, les élèves ont beaucoup appris. Ils ont pris conscience de la chance qu’ils ont d’habiter un pays libre. « Je ne savais pas que la Roumanie avait subi le joug communiste » avoue un élève qui souligne « la sévérité du régime des pays dictatoriaux de l’époque. » Chaque intervention du projet « Mémoires de Migrants » est différente : ce ne sont ni les mêmes histoires, ni les mêmes caractères. Après l’intervention très forte en émotion de M. Szumanski, les élèves ont du mal à faire la part des choses : « Je m’attendais à des choses plus choquantes », « j’aurais pensé être plus touchée », « Je pensais que M. Stanica allait nous parler davantage de sa migration et moins de son pays et de ses traditions. » Pourtant, ces traditions sont au cœur même du débat, et cela a bien été ressenti par les élèves.
Leurs réponses à la question « pourquoi selon vous est-il important pour un pays de conserver la mémoire de son folklore ? » sont en ce sens tout à fait éloquentes :
« C’est l’histoire d’une vie. »
Si les élèves assimilent l’idée de folklore aux « sorcelleries bizarres de sa grand-mère de M. Stanica », c’est un sentiment d’urgence qui gouverne leurs pensées : il faut sauver le folklore en général car « il est en perdition », si on ne le fait pas, « le pays va perdre son identité », « si on perd son folklore, le pays n’a plus ses bases, on vit de plus en plus dans un monde uniforme et individualiste. » « Identité » est un terme récurrent dans leurs copies, le folklore est indissociable de l’ « origine » : « C’est de la dont on vient », « les traditions anciennes font partie du pays », « c’est un lien avec le passé », il « représente le pays. » « Originalité » est le second terme qui revient le plus : le folklore permet ainsi « d’être différent des autres pays », de « se démarquer » de ceux-ci. Il renvoie souvent une image très bénéfique en tant qu’il « rappelle les bons souvenirs », qu’il « cultive l’âme d’un pays et rapproche les gens pour tisser des liens. »
La survivance des folklores et pourquoi pas leur exportation participe du devoir de mémoire : il faut « se souvenir du passé, pour que toutes les générations connaissent l’histoire et les traditions du pays », « retransmettre de génération en génération ce qu’il y avait avant », « c’est important car on va oublier nos ancêtres et leurs traditions alors qu’ils se sont battus pour les conserver. » Elle peut même devenir une force et aider le pays à « s’imposer par sa culture. » La question du tourisme est évidemment soulevée, « pour pouvoir expliquer aux étrangers comment on vit dans le pays, pour avoir toujours des choses à raconter sur celui-ci »
Si un élève se prend même au jeu : « Cela rendrait un peu vie à nos campagnes. » Un autre pose avec lucidité la question de son intérêt : « Pour moi c’est dérisoire mais c’est dû à ma génération je pense. » Pourtant, la protection des folklores reste un vecteur d’espoir puisqu’elle permet de : « montrer que quand l’envie est grande, tout est possible. »
« Mais il pensait que sa vie était normale »
Des conditions de vie différentes
Lorsqu’on demande aux élèves les éléments qui les ont le plus marqués pendant cette conférence, ce sont les conditions de vie de M. Stanica qui reviennent en priorité. « Pénurie de viande » et « difficulté pour trouver de quoi manger au point de se régaler de pattes de poulet » les ont grandement interpellés, de même que les conditions de stockage des denrées alimentaires : « en Roumanie, la viande était accrochée, nous, on a des emballages et des conserves. » Les conditions de fabrication de nourriture, l’attente interminable devant les moulins propices aux échanges culturels n’ont de cesse d’intriguer les élèves. Nombreux sont ceux qui ont cité les « maisons en torchis » ou le fait que les habitants confectionnaient « eux-mêmes leurs habits et ne les achetaient pas. » C’est un monde dans lequel le degré de pauvreté se mesure par la possession ou non de terres, « le fait de travailler dans sa propre ferme ou dans une autre. » Mais il se mesure à l’échelle nationale car « tous les Roumains étaient pauvres ». Les élèves l’ont bien compris, sans ouverture sur l’extérieur, les Roumains ne savaient rien des conditions de vies dans le reste du monde : « bien que pauvres, ils se voyaient comme des privilégiés puisqu’ils « bénéficiaient » du communisme » La liberté n’est que très relative dans une « vie sous la dictature. » Les Roumains n’étaient « pas libre de voyager », « ne pouvaient pas quitter leur pays. » Dans ces circonstances, les élèves comprennent mieux « la naïveté première de M. Stanica vis-à-vis du régime politique » et le fait que « sa mère croyait que la France était horrible. » Le courage de M. Stanica est salué dans de nombreuses copies. En effet, « quitter la Roumanie sans ses amis ni sa famille » force le respect : « sa détermination à quitter le groupe de voyage pour rester libre » a grandement impressionné les élèves, tout comme « le fait qu’il n’ait pas peur de la milice. » En effet, « ce qu’il a dû faire lorsqu’il s’est enfui pour ne pas que sa famille subisse les conséquences de ses actes » est considéré par tous comme un acte de bravoure. Un acte récompensé par un sentiment de liberté pleinement réalisé « lorsqu’il est allé poser ses mains sur Notre Dame de Paris », souligne un élève. Et pourtant, rien de religieux dans cet acte si émouvant.
« C’était un gros mensonge »
Un mensonge organisé
Les élèves peuvent à présent, grâce l’intervention de M. Stanica, se figurer les mécanismes de l’embrigadement politique communiste à l’œuvre en Roumanie. Les Communistes voulaient « faire croire que ce pays était le meilleur mais c’était un gros mensonge », avance un élève. Si l’idéologie originelle se veut altruiste : « Tout rassemblé pour tous » avec le maître-mot « partager », « partager les terres pour que chaque citoyen soit prospère », « le partage pour tous, avec personne de supérieur à personne d’autre, sans qu’ il n’y ait ni pauvre ni riche », la réalité ne l’a pas été. Les Communistes promettaient aux Roumains de « bien vivre sans manque et en réalité, le manque de beaucoup de produits et l’enfermement » furent leur lot. « C’était censé être une politique qui permettait d’unir le pays pour le rendre plus fort. C’est en réalité une dictature, un peuple brimé, pauvre et sans liberté », ajoute un élève. « Les communistes faisaient croire aux Roumains que c’était la guerre et le chaos dans les autres pays, et qu’ils étaient plus libres en étant en Roumanie », renchérit un autre.
Un mensonge finalement découvert
Encore faut-il en prendre conscience, ce qui n’est décidemment pas évident lorsqu’on vit justement une telle situation. Or, M. Stanica a réussi à comprendre ce qu’il se passait en faisant preuve d’ouverture d’esprit. Il est « devenu journaliste » et c’est « en voyageant », « en interrogeant les gens » qu’il s’est rendu-compte de la supercherie, que ce n’était « pas pareil partout ». Il « connaissait l’histoire des pays » et « voyait ce qu’il se passait au niveau international. » Mais cette prise de conscience est tardive : « il s’en est rendu compte après, pas pendant son enfance » et elle prouve qu’il n’est jamais trop tard pour revenir de ses idées toutes fondées sur le monde.
Mais c’était « avant », et j’ai changé d’avis.
Du cliché à la tolérance
Au sein d’un projet tel que « Mémoire de migrants », la question du racisme et de la discrimination doit être soulevée sans crainte et avec bienveillance. Souvent, la rencontre avec l’intervenant permet de désamorcer certains clichés. On reste sans voix lorsqu’on prend conscience de l’amalgame qui était à l’œuvre dans l’esprit des élèves avant la visite de M. Stanica. L’image du « Roumain mendiant sur les Champs-Élysées » est dans tous les esprits. « Peaux bronzées », « peuple rustique », « immigrés venant en France pour faire la manche », « voleurs », « gens du voyage », « manouche », « menteurs », « tricheurs »… telle était l’idée plus ou moins consciente et plus ou moins assumée que se faisaient les élèves du peuple Roumain. Mais la prise de conscience opère : « Je ne savais pas que les gens voulaient absolument quitter la Roumanie, qu’ils manquaient de nourriture, je pensais qu’ils n’aimaient pas les français. Qu’ils se fichaient des autres et ne pensaient qu’à eux. » « Finalement, c’est juste un peuple qui se contentait du minimum pour vivre, pauvre et mal réputé. » Les élèves avouent leur ignorance : « je ne connaissais pas ce pays, ses coutumes et la vie des personnes avant » et cheminent vers la tolérance : « Mon point de vue a changé depuis sa conférence » Que retenir de cette rencontre avec M. Stanica ? « Le fait qu’il réalise son rêve par tous les moyens, ce que je ne faisais pas. » Gageons que les élèves chercheront désormais tous, à l’instar de notre intervenant, à réaliser leurs rêves, et on l’espère avec succès.
ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES